Le centenaire du défilé de la victoire : « Le triomphe définitif du 14 juillet »

Il y a 100 ans, le 14 juillet 1919, avait lieu le défilé de la victoire. Quelques mois après l’armistice, il s’agit d’honorer, par un spectaculaire rassemblement, les soldats morts, mais aussi de fêter la récente signature du traité de Versailles.

« Et le peuple de France salue les étendards immortels, guenilles d’or et de pourpre, troués par les éclats d’obus, dentelés par les balles, portés à l’honneur par ceux qui les portèrent à la mort ». En ce 14 juillet 1919, le jeune reporter Joseph Kessel est aux premières loges pour assister au défilé de la victoire pour le Journal des Débats.

Comme deux millions de Français rassemblés dans les rues de Paris, il vit cet événement avec intensité, alors que quatre années d’une guerre totale viennent de se terminer : « Et le peuple de France en extase crie son amour, sa reconnaissance infinie à ses soldats, qui viennent, passent sous l’Arc de triomphe, s’engagent dans l’avenue triomphale ; à tous, aux fantassins à fourragère rouge, jaune ou verte, aux artilleurs, aux cavaliers, aux hommes des tanks comme à ceux des avions, dont Fonck porte le drapeau, aux fusiliers marins comme aux légionnaires, comme aux zouaves bronzés, comme aux Sénégalais d’ébène ».

« Commémorer les morts avant de fêter la victoire »

Depuis 1880, le 14 juillet, érigé en fête nationale, donne lieu à un défilé militaire. En 1919, quelques mois après l’armistice du 11 novembre 1918, cette date est toute trouvée pour honorer les soldats, mais aussi fêter la ratification du traité de Versailles, qui a eu lieu quelques jours auparavant, le 28 juin 1919. « C’est la République qui rend hommage à ses morts et qui remercie ses alliés qui ont permis la signature du traité de Versailles », résume l’historien Rémi Dalisson, spécialiste des rapports entre histoire et mémoire.

Les 1,4 million de soldats morts pour la France au cours de la Grande Guerre sont en effet au cœur de ce 14 juillet si particulier. La nuit précédente, une veillée est organisée au pied d’un cénotaphe placée sous l’Arc de Triomphe. Pendant des heures, politiques, anciens combattants, veuves, orphelins et blessés s’y recueillent. « Il faut commémorer les morts avant de fêter la victoire », décrypte Rémi Dalisson. « Le traumatisme est tellement récent. La mort de masse a tellement sidéré le pays et toute l’Europe, qu’on ne peut pas faire autrement ».

« Aux morts pour la patrie »

Le lendemain, c’est un gigantesque défilé sur sept kilomètres qui se déroule dans les rues de la capitale française. Il démarre de la Porte Maillot, et traverse l’avenue des Champs-Élysées, la Concorde, la Madeleine, jusqu’aux places de la République et de la Bastille. Les Parisiens et banlieusards sont venus en nombre, mais aussi des Français de tout l’Hexagone. Sous leurs yeux, ce sont les mutilés qui défilent en premier, suivis par un capitaine et deux fantassins symbolisant les combattants anonymes.

C’est ensuite au tour des maréchaux Joffre et Foch, puis des Nations lliées : Américains, Britanniques, Italiens, Portugais, Japonais ou encore Serbes. « Le fait de voir tous ces pays, cela légitime aussi le sacrifice des Français. Cela montre que ce n’est pas qu’une affaire franco-allemande », analyse Rémi Dalisson. Après des mois de crispations lors des négociations du traité de Versailles, ce défilé permet aussi temporairement d’apaiser les récentes querelles sur les conditions de paix avec l’Allemagne. « En associantces nations à ce qui apparaît comme la grande fête des valeurs démocratiques, il y a cette idée de leur dire ‘voyez, vous n’avez peut-être pas obtenu tout ce que vous vouliez, mais c’était un combat collectif et vous étiez du bon côté, celui du droit », précise ainsi l’historien.

Des tensions autour du 14 juillet 1919

En ce 14 juillet 1919, les tensions ne sont pas seulement interalliées, mais aussi nationales. Alors que le pays est exsangue et que les tensions sociales sont vives, ce défilé de la victoire suscite des critiques en France. À gauche, certains ont décidé de le boycotter. « Les socialistes et les communistes sont un peu gênés par l’union sacrée. Ils trouvent que cela est un peu trop militaire et patriotique. La mission a été remplie. On a récupéré l’Alsace-Moselle, mais il faudrait peut-être passer à autre chose, selon eux », explique Rémi Dalisson.

De leur côté, les catholiques critiquent la tonalité trop laïque de ce défilé. Enfin, des anciens combattants sont aussi embarrassés par le choix de la date du 14 juillet. Alors que le 11 novembre n’a pas encore été institué, ils auraient préféré une commémoration spécifique : « Ils sont en train de s’apercevoir que l’État met la main sur leur mémoire de guerre et qu’elle n’est pas la même que la leur ». Pour les contenter, ils ont été placés au cœur de ce défilé. « Ce sont les poilus qui ferment la marche. Ils sont au début et à la fin. Il y a l’idée d’une nation en armes qui est sauvegardée par sa jeunesse », décrit Rémi Dalisson.

Le rendu est en tout cas mémorable. « Qui a vu ce jour a vécu », dira Georges Clemenceau, alors président du Conseil, en s’adressant au maréchal Pétain le soir de ce défilé. Cent ans plus tard, l’historien Rémi Dalisson estime que cette journée a finalement marqué « le triomphe définitif du 14 juillet » qui était jusque-là régulièrement remis en question : « Cela devient la fête de tous les Français et de la République qui a été sauvée par le sacrifice de ses enfants. Il est difficile désormais de contester le 14 juillet. La preuve, il a résisté depuis à beaucoup de choses ».

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