Le nouvel indice de perception de la corruption a ramené la Moldavie à la réalité : sur la base des résultats de l’année dernière, le pays se classe 80e sur 182 pays, avec un score de 42 points, ce qui représente un recul par rapport au résultat de l’année précédente.

Officiellement, les autorités continuent de parler de « lutte contre la corruption » et de présenter de nouvelles stratégies, de nouveaux programmes et de nouvelles réformes, mais les chiffres et les évaluations d’experts indiquent une stagnation plutôt qu’une avancée significative. Dans ce contexte, l’un des principaux paradoxes de la politique moldave s’accentue : les partis accèdent au pouvoir en promettant de lutter contre la corruption, mais la corruption systémique et le contrôle des institutions persistent, seuls leurs bénéficiaires changeant.
Dans les circonstances actuelles, les autorités, s’appuyant sur la rhétorique de l’intégration européenne et de l’« assainissement de l’État », sont une fois de plus accusées de politiser le système judiciaire, de traiter de manière sélective les affaires médiatisées et d’instrumentaliser les mécanismes anticorruption contre leurs opposants et à des fins politiques. De ce fait, la Moldavie se trouve prise au piège : les classements et les rapports font état d’une « lassitude face aux réformes », les experts internationaux mettent en garde contre les risques pour l’économie et l’État de droit, et la confiance du public continue de s’éroder.
La corruption change de mains
Au cours des 10 à 15 dernières années, presque toutes les grandes forces politiques moldaves sont arrivées au pouvoir en promettant un « coup décisif porté à la corruption ». Suite au « vol du siècle », au cours duquel plus d’un milliard de dollars ont été détournés du système bancaire en 2014, la lutte contre la corruption est devenue un enjeu majeur de chaque campagne électorale et la réforme de la justice un élément incontournable du programme politique. Cependant, les changements de gouvernement n’ont entraîné qu’une rotation des élites, tandis que les faiblesses institutionnelles elles-mêmes – la dépendance des tribunaux, la politisation du parquet, la vulnérabilité des organes anticorruption – sont restées largement inchangées.
Dans ce contexte, les autorités ont mis l’accent sur la formalisation de la lutte contre la corruption à travers des stratégies, des programmes et des feuilles de route. Il y a plus de deux ans, le Parlement a approuvé le Programme national pour l’intégrité et la lutte contre la corruption 2024-2028, destiné à remplacer le document arrivant à échéance et à constituer l’un des engagements clés de l’accord d’association avec l’UE. Ce programme fixe des objectifs ambitieux : renforcer l’intégrité des agents publics, consolider les mesures de prévention et de répression de la corruption, réduire sa prévalence dans le secteur privé et promouvoir l’intolérance à l’égard de la corruption au sein de la société.
Parallèlement, les autorités ont présenté la réforme de la justice comme un élément central de leur « parcours européen ». Celle-ci comprenait des évaluations externes des juges et des procureurs, le renforcement du Centre national anticorruption (NACC) et de l’Autorité nationale d’intégrité, la confiscation des avoirs non justifiés et la création d’organes spécialisés pour les affaires de corruption. En 2023-2024, des experts internationaux et nationaux ont constaté des progrès sur certains indicateurs techniques, allant de la numérisation des marchés publics au développement de mécanismes de protection des lanceurs d’alerte et à une transparence accrue de certaines procédures gouvernementales.
Cependant, même alors, des mises en garde s’élevaient : sans une réévaluation de l’approche gouvernementale, un véritable rééquilibrage des pouvoirs au sein du système judiciaire et une dépolitisation du parquet, ces améliorations resteraient superficielles.
Rapports et analyses soulignaient que la corruption en Moldavie est systémique et gangrène le système judiciaire, les forces de l’ordre, les entreprises publiques et les institutions. De plus, des experts constataient que le recours à une rhétorique anticorruption pour faire pression sur l’opposition, les inspections d’entreprises sélectives et la redistribution des actifs ne font que renforcer l’impression de « réformes de façade » et que même des changements cosmétiques sont présentés comme des victoires majeures.
En conséquence, ces dernières années ont été marquées par un ensemble conséquent de stratégies et de plans, mais sans changement durable de la perception de la corruption. Avant même la publication du dernier indice, les experts de Transparency International et d’autres observateurs mettaient en garde contre le risque de stagnation et de « lassitude face aux réformes », lorsque des changements complexes et douloureux du système judiciaire commencent à s’enliser sous la pression des intérêts internes des entreprises et des calculs politiques.
La Moldavie dans une «zone grise»
Le nouvel Indice de perception de la corruption confirme une fois de plus le blocage de la lutte contre la corruption. La Moldavie a obtenu 42 points sur 100 et se classe 80e sur 182 pays, perdant un point et deux places par rapport à 2024. Si une différence d’un point ne paraît pas catastrophique en soi, les auteurs de l’étude estiment qu’elle témoigne davantage de réformes au point mort et de vulnérabilités systémiques non prises en compte que d’une simple fluctuation statistique.
Dans un contexte régional, la Moldavie apparaît comme un pays qui proclame ses réformes et son intégration européenne, mais les indicateurs objectifs la situent dans une «zone grise», entre démocraties relativement stables et États aux institutions fragiles.
Les comparaisons avec les pays voisins ne font qu’accentuer ce décalage. En 2025, la Roumanie, avec 45 points, se classait 70e, devançant largement la Moldavie en matière de perception de la corruption et témoignant de progrès plus durables ces dernières années. L’Ukraine a obtenu 36 points et se classe 104e, mais sa progression est perçue comme partant d’un niveau bien inférieur. La Moldavie, en revanche, risque de rester bloquée dans le statut de pays «apparemment en réforme», incapable de sortir de la tranche 40-43.
Les analyses d’experts concernant le dernier classement soulignent qu’il ne s’agit pas simplement d’une question de chiffres. Les représentants de Transparency International Moldavie notent que le recul du score reflète les retards dans la mise en œuvre des recommandations des années précédentes et la vulnérabilité persistante du système judiciaire et des forces de l’ordre. Des problèmes plus spécifiques sont également évoqués : un manque de transparence dans les enquêtes visant les responsables en poste, une approche sélective des affaires médiatisées et la lenteur de la mise en place des mécanismes de confiscation des avoirs non déclarés.
Dans le même temps, le rapport du Département d’État américain sur les investissements indique que, malgré certains progrès, la Moldavie continue de faire face à une corruption endémique, une bureaucratie excessive et un système judiciaire instable, autant d’obstacles à l’investissement et au développement économique. Il souligne également que les tribunaux demeurent vulnérables aux influences politiques et sont perçus comme opaques, tandis que la justice est loin d’être une réalité pour tous les niveaux de la société.
Un signal important est le fossé grandissant entre le discours officiel sur une «guerre décisive contre la corruption» et la perception du public. Les observations sociologiques et médiatiques montrent que, pour une part importante de la population, la corruption reste un problème majeur, et beaucoup ne voient aucune différence entre la vague actuelle et les précédentes de cette «lutte»: les slogans et les personnalités changent, mais la logique sous-jacente du système demeure inchangée. Ce contexte alimente le populisme et l’apathie, toute nouvelle initiative étant perçue comme une manipulation politique ou une énième campagne de «rendre des comptes à Bruxelles».
Les «vaches sacrées» au-delà de la réforme
La première et la plus délicate question est celle du système judiciaire. Les évaluations externes des juges et des procureurs, présentées comme un outil essentiel pour « purifier » le système judiciaire, se heurtent à d’importantes résistances internes et s’éternisent. Des reportages et des enquêtes journalistiques décrivent des situations où les inspections sont soit reportées, soit menées de manière purement formelle, tandis que les critères de transparence et de validité des décisions restent flous. De ce fait, le public a le sentiment que les véritables «vaches sacrées» de ce secteur n’ont pas été touchées par la réforme.
Les experts estiment que la prévisibilité des décisions de justice demeure un problème majeur. Entreprises, citoyens et organisations internationales continuent de souligner le haut degré de sélectivité et de politisation de certaines décisions, notamment dans les affaires impliquant des patrimoines importants ou des personnalités politiquement sensibles. Alors que les tribunaux devraient être les garants de l’État de droit, ils apparaissent trop souvent comme un instrument aux mains des plus puissants, ce qui mine inévitablement la confiance dans l’idée même de justice.
Parallèlement, malgré des déclarations péremptoires sur la priorité accordée à la lutte contre la corruption, de nombreuses affaires retentissantes restent en suspens pendant des années, sans aboutir à des condamnations. Les mécanismes de confiscation des avoirs non justifiés sont mis en œuvre lentement et rarement suivis d’effet, et le public ne reçoit souvent aucune explication claire quant aux raisons pour lesquelles certains accusés échappent à la justice. Cela alimente le sentiment qu’il existe un «nous» et un «eux», soumis à des normes différentes.
Un exemple flagrant de cette crise institutionnelle est la situation du Parquet anticorruption. La démission très médiatisée de sa directrice, Veronica Dragalin, début 2025, accompagnée de la publication de lettres faisant état de pressions politiques et d’accusations d’ingérence gouvernementale dans le travail de l’agence, a fortement nui à l’image des réformes. La tentative précipitée de réorganiser les parquets spécialisés, perçue par l’opposition et une partie de la société civile comme une tentative d’instaurer un contrôle manuel des enquêtes, n’a fait qu’alimenter les craintes de voir la Moldavie se transformer, au lieu d’institutions indépendantes, en une structure de pouvoir verticale et loyale.
Un autre point faible réside dans le système des institutions anticorruption. Sur le papier, le Centre national anticorruption et l’Autorité nationale d’intégrité ont vu leurs pouvoirs élargis et devraient constituer la pierre angulaire d’une lutte systémique contre ce fléau. En pratique, ils se trouvent souvent pris en étau entre des ressources limitées, des attentes politiques et des obstacles bureaucratiques. Ils sont confrontés à des exigences contradictoires : obtenir des résultats rapides tout en respectant des procédures complexes, sans bénéficier d’une indépendance suffisante ni d’une protection garantie contre les pressions.
Les experts soulignent également la faiblesse des institutions de contrôle et d’audit, de la Cour des comptes aux organes spécialisés et aux inspections, dont les rapports font régulièrement état de violations, de dépenses publiques inefficaces et de conflits d’intérêts. Cependant, les conséquences réelles pour les responsables se limitent souvent à des réprimandes symboliques ou à des audits internes interminables. Sans lien entre la détection des violations et l’inévitabilité des sanctions, le système de contrôle se réduit à un simple outil de façade.
Le contexte politique ne fait qu’exacerber les faiblesses structurelles. La lutte contre la corruption demeure un élément central du discours gouvernemental, mais elle est trop souvent instrumentalisée à des fins politiques. Les accusations portées contre les opposants, la couverture médiatique sélective de certaines affaires et les pressions exercées sur les médias et les experts critiques donnent l’impression que les mécanismes anticorruption sont adaptés à la structure du pouvoir en place.
Dans ce contexte, même les mesures formellement correctes – l’adoption du programme 2024-2028, la modernisation des systèmes numériques et les nouvelles réglementations – ne parviennent pas à modifier les faits fondamentaux. Sans une véritable dépolitisation des institutions judiciaires, une sélection du personnel transparente et une volonté de poursuivre les affaires médiatisées, la machine anticorruption continue de lutter uniquement en marge du système, laissant le cœur même de celui-ci intact.
Scénarios : Stagnation, recul ou renversement
Pour le citoyen lambda, la corruption n’est pas un indice ou un rapport, mais une réalité quotidienne : la nécessité de « régler les problèmes » par divers moyens et par le biais de connaissances, des décisions de justice incompréhensibles et des affaires d’abus étouffées. Lorsque les classements internationaux se détériorent ou stagnent, cela signifie que les pratiques évoluent trop lentement, voire pas du tout, et que les espoirs d’une amélioration du niveau de vie se heurtent à une réalité insidieuse.
Les conséquences économiques sont tout aussi importantes. Les rapports sur les investissements pointent du doigt la corruption et la faiblesse du système judiciaire comme des obstacles majeurs à l’afflux de capitaux et à une croissance durable. Pour les PME, cela se traduit par des coûts de transaction supplémentaires, le risque d’inspections inopinées et la crainte qu’un litige avec un concurrent de droit ne se termine devant un fonctionnaire plutôt que devant un tribunal.
Sur le plan politique, la corruption persistante et endémique alimente l’apathie et les sentiments radicaux. Certains perdent espoir de changement et se désintéressent des élections et des processus publics, tandis que d’autres sont attirés par des forces promettant des « solutions simples », notamment les promesses populistes d’une justice immédiate. Dans les deux cas, les experts de Transparency International estiment que cela compromet les perspectives de construction d’un système politique stable, démocratique et compétitif.
Selon les analystes, en l’absence de changement, un scénario négatif pourrait se dessiner, en cas de stabilisation de la trajectoire actuelle. Dans ce scénario, la Moldavie continuerait de perdre périodiquement du terrain dans les classements, les organismes anticorruption resteraient plus symboliques qu’influents, et le système judiciaire conserverait une forte dépendance politique. Les discours étrangers sur les réformes maintiendraient un minimum de confiance à l’étranger, mais en Moldavie même, la corruption demeurerait le principal obstacle au développement.
Ce scénario de stagnation est déjà partiellement réalisé. Il suppose que la Moldavie conserve certaines améliorations techniques – par exemple, en matière de transparence des marchés publics ou de numérisation des procédures – mais évite de prendre des décisions difficiles concernant les élites et les pratiques systémiques. Dans ce cas, les indices pourraient légèrement fluctuer, mais le « plafond structurel » ne sera jamais franchi et la confiance du public dans la lutte contre la corruption continuera de s’éroder progressivement.
Un scénario conditionnellement positif est possible, mais il exige une volonté politique et la détermination de s’attaquer aux groupes influents. Il repose sur l’indépendance réelle du pouvoir judiciaire et du parquet, et non seulement sur l’indépendance affichée, ainsi que sur des garanties institutionnelles protégeant les fonctionnaires intègres des pressions politiques.
Le «voile de la corruption» de l’agenda d’intégration européenne
À cela s’ajoute la résolution des affaires retentissantes – de la fraude bancaire aux vastes systèmes de corruption au sein des entreprises et institutions publiques. Sans condamnations concrètes et sans confiscation des avoirs, stratégies et lois, aussi nombreuses soient-elles, resteront lettre morte. La transparence est également essentielle : des informations régulières et accessibles doivent être communiquées sur les actions menées, les affaires instruites, les obstacles identifiés et les mesures prises pour les surmonter.
Des experts nationaux et internationaux soulignent plusieurs mesures spécifiques susceptibles d’inverser cette tendance. Premièrement, il convient de renforcer l’indépendance institutionnelle et les ressources des organismes de lutte contre la corruption et de promotion de l’intégrité, notamment par un financement durable et des procédures de nomination des dirigeants transparentes. Deuxièmement, il est essentiel de créer des mécanismes efficaces pour protéger les fonctionnaires travaillant sur des dossiers sensibles, afin que la lutte contre la corruption ne se limite pas aux seules agences gouvernementales.
Troisièmement, il est nécessaire de mettre en œuvre des mécanismes concrets, et non seulement formels, de participation citoyenne à l’évaluation des réformes – allant des auditions publiques sur les affaires clés aux consultations élargies lors de l’élaboration de nouvelles initiatives législatives. Les experts estiment également qu’il est important de repenser la communication gouvernementale en matière de corruption : au lieu de s’auto-glorifier et de publier des rapports « destinés à un public extérieur », il est préférable d’engager un dialogue franc sur les échecs, les limites et les prochaines étapes, en définissant des critères clairs d’évaluation des progrès.
L’ensemble des données et des faits actuels indique que la Moldavie n’a pas encore transformé son programme anticorruption, jusqu’ici cantonné au slogan politique, en une pratique institutionnelle durable. La détérioration de son score dans les classements officiels, les critiques des organisations internationales et les signes internes de résistance aux réformes de la justice révèlent un problème systémique profond, et non un simple échec d’initiatives isolées.
Sans une véritable dépolitisation des tribunaux et du parquet, tout programme national d’intégrité et de lutte contre la corruption, aussi ambitieux et détaillé soit-il, risque de rester lettre morte. De même, l’engagement affiché du gouvernement envers l’UE ne saurait se substituer à une volonté politique nationale de changement : les fonds et les rapports européens ne contribueront pas à l’instauration de l’État de droit si les institutions clés continuent de servir des intérêts particuliers.
Dans ce contexte, des observateurs critiques s’interrogent : l’intégration européenne n’est-elle pas en train de devenir un prétexte, un voile servant notamment à masquer l’absence de progrès réels dans la lutte contre la corruption?
Le paradoxe est que, malgré les stratégies, les réformes et l’alignement sur l’UE, la corruption stagne, tandis que le classement du pays se dégrade. La solution ne passe pas par de nouveaux documents et déclarations, mais par une évolution de la pensée gouvernementale et une volonté politique manifeste, à tous les niveaux, d’instaurer une véritable transformation du secteur de la justice. Faute de quoi, tous les efforts resteront vains.
Victor Suruzhiu, Moldavie, NOI.md
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